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TRIBUNE – Pour la planète et l’égalité, partageons le temps de travail entre hommes et femmes

Florence Lhote

Société civile Présidente-fondatrice - AEMF puis Les Combattantes

Si l’on prend en compte le réchauffement climatique, la relance d’une hypothétique compétitivité liée à l’accroissement du temps de travail se révèle être une très mauvaise idée.

Un résumé du projet de Rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat qui doit être publié en février 2022 a été obtenu par l’AFP en avant-première mercredi 23 juin. Les scientifiques composant le Groupe d’experts alertent. Sans surprise, les perspectives liées au dérèglement climatique, si aucune mesure forte n’est prise pour enrayer le réchauffement et sa limitation à +1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle, sont catastrophiques et sans appel. Ce rapport est encore plus alarmant que ne l’étaient les précédents.

Les femmes, premières victimes de la précarité économique, risquent bien de devenir les premières victimes des migrations environnementales induites par ce réchauffement. Alors que le Forum Génération Égalité se tient à Paris, il est temps d’aborder ces questions de manière systémique. Et de comprendre en quoi notre rapport au temps doit évoluer.

Affaire de représentations et d’imaginaires, notre rapport au temps est codifié. Choisir de prendre une année sabbatique, s’arrêter pour un congé maternité, travailler à mi-temps ou à quart-temps, ne pas être en activité: ces différentes positions que l’on peut occuper à un moment de sa vie dans la société sont aujourd’hui méjugées. Pourtant, si l’on prend en compte l’urgence de la lutte contre le réchauffement climatique, la relance d’une hypothétique compétitivité qui serait liée à l’accroissement du temps de travail se révèle être une très mauvaise idée. C’est la solution inverse, qui va à rebours des représentations dominantes, qu’il faut privilégier. Car le partage du temps de travail au sein des entreprises permettrait, à l’inverse, de lutter efficacement contre le réchauffement climatique tout en favorisant l’embauche de nouveaux salariés et l’égalité femmes-hommes. Comment ? Commençons par tirer les enseignements de la crise sanitaire.

Les femmes, premières victimes des temps partiels subis, ont vu leur charge mentale plus que doubler durant cette crise qui est, avant tout, rappelons-le, une crise écologique. En effet l’une des causes principales de la pandémie est la métropolisation du monde et la séparation entre la société et la nature qui en découle. Les conditions de vies des femmes ont donc été durablement affectées. Pour beaucoup, occupant des emplois de service aux conditions précaires, invisibilisées, elles se sont retrouvées en première ligne face à la crise du Covid-19. Repenser notre temps en considérant que le partage du temps de travail entre les salarié.e.s nous oblige vis-à-vis de la planète participerait d’une plus grande égalité entre les femmes et les hommes. Il n’y aurait plus de temps partiels subis du côté des femmes puisqu’il y aurait égalité dans la répartition du temps de travail entre les femmes et les hommes. Cette égalité favoriserait également une plus juste répartition du temps domestique au sein des couples.

Ce partage du temps de travail serait également profitable sur le plan environnemental. Le coût des transports quotidiens pour se rendre à son lieu de travail en serait atténué. De la même façon, la mise en place d’un Revenu Universel, en complément du partage du temps de travail au sein des entreprises, pourrait favoriser ce nouveau rapport au temps. Ce Revenu, utilisable une fois au cours de son existence, œuvrera à une société plus égalitaire. Les femmes, qui sont les premières à s’occuper d’un parent malade, pourront ainsi bénéficier d’une répartition plus équitable de cette tâche avec les hommes. Ce Revenu pourra encore être utilisé au sein de la collectivité pour une reconversion professionnelle par exemple et favoriser ainsi davantage l’égalité entre les femmes et les hommes.

Mais la mise en place de ces outils n’est pas suffisante pour faire commun. Il est nécessaire d’inclure plus étroitement les citoyennes et citoyens à la prise de décision. Pensons la collectivité à une échelle beaucoup plus petite que celle de la démocratie représentative. Pensons les décisions au sein d’une démocratie directe et locale. Profitons de la sortie de cette crise sanitaire pour mettre en place des Conseils de communautés paritaires chargés, après évaluation des besoins essentiels, du choix et de la mise en œuvre de décisions locales concernant par exemple le fournisseur d’énergie, l’accès aux biens de première nécessité… La crise sanitaire et les décisions politiques prises pour enrayer l’épidémie de Covid-19 ont mis au jour l’impératif de se focaliser sur les besoins essentiels.

Les “besoins essentiels” théorisés par Agnès Heller s’opposent aux “besoins artificiels”, ceux créés artificiellement par le marché, d’après Razmig Keucheyan. Cet événement nous montre qu’il est impérieux de bousculer dès maintenant notre manière de faire société en œuvrant à une société plus égalitaire et écologiste. Cette nouvelle manière de percevoir notre temps modifiera en profondeur nos échanges et nos sociabilités. Devant l’urgence climatique et face aux inégalités de genre, il est urgent de convertir ce temps en commun.

Cette tribune a initialement été publiée sur le site du Huffington Post.