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La parole à Sabrina Debusquat, journaliste scientifique et féministe engagée pour des contraceptions sans effets secondaires

Sabrina Debusquat

Société civile Autrice - Debusquat Sabrina

Sabrina Debusquat est journaliste scientifique, spécialiste de la santé. Elle est à ce titre membre de l’Association des journalistes scientifiques de presse d’information (AJSPI). Elle a écrit deux ouvrages sur la contraception : « J’arrête la pilule » et « Marre de souffrir pour ma contraception. Manifeste féministe pour une contraception pleinement épanouissante »,en parallèle desquels elle a développé un engagement militant en faveur d’une contraception mieux partagée entre les hommes et les femmes et sans effets indésirables. Elle tient également un blog santé Ça se saurait.

A l’issue du Forum Génération Égalité à Paris avons échangé avec elle à propos de son engagement et des évolutions récentes du débat entourant les questions de contraception. 

Expertes Genre : Qu’est-ce qui vous a menée à écrire ces deux livres, à la fois sur le plan personnel et professionnel, et quel fut le cheminement parcouru entre les deux ?

J’arrête la pilule est une enquête journalistique classique qui m’a pris un an et qui se déroule en plusieurs volets, à raison d’une thématique par chapitre : l’histoire de la pilule et les dangers de la pilule en matière de santé des femmes mais aussi d’environnement.

Ce qui avait impulsé cette enquête est le fait que j’avais moi-même témoigné sur mon blog personnel de mon arrêt de la pilule en 2014, témoignage où j’expliquais les effets bénéfiques que j’avais pu expérimenter. Et là c’était comme si j’avais ouvert la boîte de Pandore. J’ai pu me rendre compte que de nombreuses lectrices se retrouvaient dans mon témoignage. A partir de là, j’ai commencé à structurer mon enquête autour des questions que se posaient les femmes et que j’avais recueillies via mes réseaux sociaux. Les questions qui revenaient en majorité étaient celles liées aux risques de la pilule pour la santé (quels sont les risques exacts pour ma santé, quid des cancers et autres pertes de libido), mais également pour l’environnement (est-il vrai que les hormones de la pilule finissent dans nos eaux usés et féminisent les poissons ? Pour en savoir plus).

J’ai répondu à ces questions grâce à une investigation scientifique qui a été relue par sept relecteur·rice·s scientifiques (toxicologues, médecins généralistes et spécialistes), dont Ellen Grant, l’une des premières scientifiques à avoir testé la pilule en 1961 en Angleterre. J’ai complété le tout par des témoignages de femmes pour leur donner la parole ainsi qu’un volet historique permettant de mieux comprendre comment tout cela a pu être rendu possible.

L’enquête a été publiée en septembre 2017 et a véritablement suscité un débat public sur un sujet dont on parlait très peu dans à l’époque. A ce moment, j’ai pu observer un véritable clivage entre les anciennes et les nouvelles générations, dans lequel j’incarnais une nouvelle génération qui avait un regard plus critique sur les hormones et la chimie. Je me suis rendu compte que c’était un sujet très complexe et qu’on avait comme une sorte de « syndrome de Stockholm de la pilule » lié au fait que la pilule est un acquis féministe très important et qu’en France, on a légalisé la pilule en même temps que la contraception, donc les deux sont très liées dans nos esprits.

Face à la détresse des femmes et au fait que les choses ne bougeaient toujours pas malgré ce nouveau débat, j’ai publié un second livre : le manifeste féministe « Marre de souffrir pour ma contraception ». Plus engagé bien que tout aussi factuel, il reprend les arguments misogynes que j’avais pu recevoir à la sortie du premier livre de la part de médecins sur les plateaux télés, qui minimisaient complètement le vécu des femmes. J’ai accompagné ce second livre d’une campagne sur les réseaux sociaux à travers le hashtag #Payetacontraception, qui est un peu une sorte de #Metoo de la contraception. L’idée était vraiment de libérer la parole à ce sujet, notamment à travers une tribune signée par de nombreuses jeunes féministes dans laquelle nous demandons au gouvernement des financements pour développer des contraceptions sans effets indésirables. Quatre ans plus tard, je constate malheureusement que peu de choses ont changé et que, sur le plan contraceptif, nous sommes encore sur les acquis de nos grands-mères alors qu’on a une nouvelle génération qui veut avancer vers une contraception mieux partagée et sans effets indésirables.

Expertes Genre : Ces dernières années, nous avons assisté de plus en plus de remises en cause de certains modes de contraception, exprimées notamment par les jeunes générations. En parallèle, de timides recherches et initiatives ont été lancées en vue du développement et de la promotion de méthodes de contraception alternatives, notamment masculines. Que peut-on espérer des dynamiques actuellement à l’œuvre ?

Malheureusement je pense qu’on ne peut pas attendre grand-chose au niveau industriel. L’industrie pharmaceutique n’a aucun intérêt à sortir du paradigme des contraceptions hormonales et médicalisées qui produisent des effets indésirables, pour des raisons financières évidentes. En ce qui concerne la contraception masculine, très peu d’investissements sont faits en recherche et développement car l’industrie considère qu’il n’y a pas de marché, sous-entendu que peu d’hommes s’y intéresseront. C’est pour cela que je pense que le changement viendra de la base, avec des dynamiques issues des patient·e·s qui en ont marre de ce statu quo contraceptif et qui testent, parfois à leurs risques et périls, des contraceptions sans effets indésirables ou mieux partagées, comme l’anneau contraceptif masculin ou la contraception masculine thermique.

L’idée serait d’aboutir à une contraception qui soit à la fois partagée entre les hommes et les femmes, sans effets indésirables ni impact sur l’environnement. Je pense que c’est ce vers quoi on se dirige mais cela devrait prendre un certain temps, peut-être même un siècle ou deux.

Il y a un effort qui doit également provenir des États en matière de formation des jeunes à la contraception qui reviendrait à dire aux jeunes femmes qu’elles ne sont pas obligées de prendre la pilule et qu’un préservatif bien utilisé est plus efficace qu’une pilule mal prise. On devrait également apprendre aux jeunes femmes à mieux connaître leur corps et leur cycle menstruel, ce qui permettrait de comprendre qu’on peut jouer avec ce cycle pour mieux comprendre la conception et la contraception. En revanche, la contraception est un problème intime qui est circonscrit par des choix de société. Or, actuellement, l’évolution des mentalités n’est pas suivie d’outils pour l’accompagner. Cela nous empêche de véritablement mettre en œuvre une contraception sans effet indésirable accessible aux jeunes. Les médecins ne sont pas formé·e·s et ont des préjugés sur les méthodes de connaissance du cycle. Il y a également un énorme problème au niveau du financement de la recherche. Je trouve cela fou qu’on ait trouvé suffisamment de ressources pour aller sur la Lune mais qu’on ait en parallèle laissé totalement en friche un des problèmes qui hante l’humanité depuis ses débuts ; et qui concerne tout le monde, à toutes les époques. J’aime à ce titre dire dans mes conférences que tout le monde adore faire l’amour mais que personne ne s’intéresse à la contraception.

L’idée serait d’aboutir à une contraception qui soit à la fois partagée entre les hommes et les femmes, sans effets indésirables ni impact sur l’environnement.

Sabrina debusquat, journaliste scientifique

Expertes Genre : Les droits sexuels et reproductifs ont été au coeur du Forum Génération Égalité et sont au centre de l’actualité de ces derniers mois. La vision de ces droits véhiculée par les États et par les institutions internationales telles que l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) ou ONU Femmes, ainsi que les actions promues, permettent-elles selon vous de répondre à l’enjeu soulevé par vos écrits d’une véritable autonomie des femmes dans leur choix de contraception ?

Je pense que la vision de ces institutions est extrêmement importante car elle contribue à véhiculer l’importance de la contraception dans de nombreux pays, alors même que cette idée même est actuellement remise en question dans un contexte de backlash (ndlr : montée des conservatismes) provenant de forces conservatrices.

En revanche, j’ai pu constater, à l’occasion d’une invitation aux 50 ans du FNUAP pour la remise d’un rapport sur la contraception, aux côtés d’organisations comme Médecins du monde et le Planning familial, que l’approche de ces institutions n’était pas du tout avant-gardiste dans la mesure où elles ne tiennent pas compte des évolutions féministes. J’ai donné l’alerte en disant que de nombreuses femmes n’attendaient plus rien du médical, arrêtaient leur contraception médicalisée par rejet des effets secondaires et passaient à d’autres contraceptions. Par exemple, en France actuellement, nous avons 20% de baisse de la consommation de pilule. Cela n’a pas encore entrainé de véritable hausse des IVG, mais le risque est réel.

La réalité, c’est que les demandes de femmes de ne plus souffrir des effets indésirables de leur contraception ne sont pas prises en compte, ce qui peut générer des situations de danger ou de détresse. Nous prenons ce mouvement pour une régression ou une tendance passagère, alors que je pense que c’est un véritable mouvement de fond qui est là pour durer. Si on ne le prend pas en compte par refus de voir les côtés négatifs de la pilule ou par peur du backlash et la volonté de préserver nos acquis, on risque de faire stagner les droits des femmes.

Il me semble également important de préciser que ce ne sont pas que les femmes occidentales qui bénéficieraient de la recherche et du développement de moyens de contraception sans effets indésirables et non médicalisés, mais toutes les femmes du monde. C’est notamment le cas dans les pays en développement où un suivi médical régulier est plus difficile, mais également pour certaines femmes en situation de vulnérabilité comme les réfugiées climatiques ou politiques.

La situation est urgente et c’est dès maintenant qu’il faut commencer à mobiliser si l’on souhaite que les générations futures bénéficient de ces contraceptions. Pour cela, les États doivent mettre les budgets. Par exemple en Inde, l’État a investi pour le développement d’une contraception masculine réversible quasiment sans effet indésirable. C’est tout de même la preuve qu’aujourd’hui, ce n’est pas grâce aux pays occidentaux qu’on avance sur cette question où la recherche est sous-financée, notamment en raison de conflits d’intérêts. Il faut arrêter de penser qu’il s’agit d’une question de confort quand on sait que 83 femmes en France meurent chaque année à cause de leur contraception hormonale. Si on extrapole ces chiffres au monde entier, c’est loin d’être un phénomène mineur. De même, à l’heure de l’empowerment et de la redécouverte de la sexualité, les problèmes de libido liées à la pilule ne sont pas négligeables.

Cependant, il est difficile pour les féministes, en plein backlash, de critiquer la contraception hormonale, par peur de donner des billes aux mouvements conservateurs, ce qui laisse planer le risque d’une génération sacrifiée et d’un statu quo. Je crois que si on porte tou·te·s ensemble ce mouvement de fond, les choses changeront. Même si je sens actuellement un début de frémissement au sein des mouvements féministes, je ne pense pas que cela soit suffisant pour que ce combat soit porté auprès des institutions dans le cadre d’évènements comme le Forum Génération Égalité. Je pensais qu’il y aurait un #MeToo de la contraception mais cela a malheureusement du mal à émerger.

Cependant, il est difficile pour les féministes, en plein backlash, de critiquer la contraception hormonale, par peur de donner des billes aux mouvements conservateurs, ce qui laisse planer le risque d’une génération sacrifiée et d’un statu quo.

SABRINA DEBUSQUAT, JOURNALISTE SCIENTIFIQUE

Expertes Genre : Le Forum Génération Égalité s’est achevé début juillet. A son issue a été publié un Plan mondial d’accélération pour l’égalité femmes-hommes pour les cinq années à venir. Quel bilan tirez-vous de ce Forum et des engagements qui en découlent, particulièrement en ce qui concerne la liberté à disposer de son corps et les droits et santé sexuels et reproductifs ?

Lors de ce Forum, il était intéressant de noter que le mot « autonomie », notamment concernant la contraception, était mis en avant. En revanche, il était entendu au sens « classique » du terme, c’est-à-dire, faciliter l’accès à la contraception pour permettre une meilleure autonomie des femmes qui ne sont alors plus accaparées sans cesse par les grossesses non désirées. A travers les thématiques touchant aux personnes non binaires ou transgenres les thèmes de la discrimination et de l’intégrité physique ont également été abordés mais je déplore que l’intégrité corporelle des femmes qui voudraient ne plus subir d’effets indésirables liés à l’usage de contraceptifs médicaux ne l’ai pas été. Il n’a pas été réellement question non plus de rendre les femmes plus autonomes quant à leur contraception via la mise en avant de contraceptions non médicalisées et efficaces (comme la symptothermie ou le diaphragme). A mon sens, ce qui a été dit et décidé lors de ce forum ne change absolument pas de ce qui est déjà dit depuis de nombreuses années concernant la contraception.

La contraception médicalisée qui oblige les femmes à dépendre du corps médical et de l’industrie pharmaceutique reste la norme, les effets indésirables semblent être un non-sujet, au nom de l’efficacité qui reste l’objectif premier. Forcément, un forum qui aborde le sujet au niveau mondial doit prendre en compte les problématiques spécifiques aux femmes de chaque pays et la volonté d’accéder à des contraceptions sans effets indésirables reste un sujet qui préoccupe principalement, pour l’heure, les femmes des pays riches occidentaux. Je rappelle toutefois qu’impulser le développement et l’accès à des contraceptions sans effets indésirables et avec lesquelles les femmes sont totalement autonomes bénéficierait à l’ensemble des femmes du monde entier et tout autant à celles ayant des difficultés à accéder à des services médicaux qu’à celles vivant dans des conditions plus privilégiées.